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Rémi

47 ans, 130 hectares de terre, 841 followers

C’est l’hiver, le céréalier n’a pas d’horaire. Les champs sont au repos et Rémi Dumery a le temps de tweeter. De la fenêtre du bureau, dans sa ferme de Boulay-les-Barres, à une vingtaine de kilomètres d’Orléans (Loiret), on aperçoit l’un de ses champs. Le reste de ses 130 hectares de terre est dispersé alentour : du blé dur, du blé tendre, du maïs, du colza et des betteraves depuis quelques années. Le céréalier de 47 ans a repris les rênes de la ferme du Cheval Blanc en 1989, succédant à trois générations.

«Le vrai bonheur avec Twitter»

Passionné d’informatique, Rémi, alias @RemDumDum, est tombé très jeune dans le Web. Il est aussi tombé dans la fosse à purin au milieu de la ferme quand il avait 3 ans, mais c’est une autre histoire. Il a commencé en 1996 avec les forums, où se retrouvent encore beaucoup d’agriculteurs, pour échanger sur des questions techniques. Grâce à son PC – il ne porte pas Apple dans son coeur -, il s’était déjà fait de «vrais copains ». Et puis très vite, « l’Internet », ses forums, ses blogs, ses sites, « tout cela est tombé dans du blabla général ». Mais il y a deux ans, il a retrouvé « le vrai bonheur avec Twitter ».

La plateforme aux 140 signes est même « le seul réseau social qui l’intéresse ». 8 973 tweets au compteur et un profil qui donne le ton. Rémi s’y décrit « à la recherche d’une agriculture durable et sans tabou et d’une biodiversité utile et dynamique… Bordel ! » Le céréalier y diffuse et échange des informations, sur son métier et notamment sur les nouvelles technologies. Car en reprenant la ferme, Rémi s’est aussi lancé dans l’expérimentation de pesticides sur l’une de ses parcelles. Dans ses champs, il utilise « tout ce qu’il peut utiliser » : fongicides, herbicides, insecticides, régulateurs de croissance… « Nous, on a l’impression d’améliorer notre sol en permanence. »

« Mon métier, c’est exploitant agricole », explique Rémi. Alors le sol, il l’exploite au maximum. « Mon but c’est de l’utiliser mieux que mon père, mieux que mes grands-parents, pour que mon fils puisse encore l’exploiter ». Pour cela, il veut voir loin.

C’est comme ça qu’il utilise Twitter : « Pour me tenir au courant de tout ce qui pourrait se passer au niveau des outils, de ce que je pourrais appliquer sur mon exploitation. » OGM, photosatellite, connexion GPS, pesticides. Rémi considère d’ailleurs que la France a beaucoup de retard. Un pays « complètement figé », alors qu’il faudrait innover.

« Moi, j’ai un côté très expérimentateur, et je n’aime pas faire des choses plusieurs fois. C’est pour ça que le métier d’agriculteur, c’est formidable, on ne fait jamais la même chose. Tous les ans, c’est différent. » Cette année, par exemple, il a testé un drone pour mesurer les besoins en eau ou engrais d’une parcelle, et aussi une application smartphone qui permettrait d’évaluer rapidement la quantité d’azote absorbée par le colza grâce à l’envoi de quelques photos numériques.

« On doit toujours être présent sur notre exploitation pour travailler au bon moment, mais on ne sait jamais quand tombera le bon moment », explique-t-il. En fonction de la météo, il faut « travailler le plus vite possible au meilleur moment possible ». Mais ce métier, Rémi l’a aussi choisi pour ses périodes hivernales, plus creuses, qui laissent le temps de faire autre chose. Certains exploitants sont élus ou pompiers ; lui, se consacre à l’expérimentation végétale, à l’informatique et à la formation.

«Les réseaux sociaux, c'est le Salon de l'Agriculture toute l'année»

Le cultivateur intervient à l’école ou dans les maisons de retraite pour rappeler que sans blé, pas de pain, ni de gâteaux. Les organisations agricoles incitent les fermiers à « occuper le terrain » et faire de la pédagogie, notamment sur Twitter. Expliquer le calendrier des cultures, semis, moisson, ensilage, etc. Démonstration à l’appui en images ou en vidéos. « Les réseaux sociaux, c’est le Salon de l’Agriculture toute l’année », indique @passioncéréales, association de promotion des céréaliers.

Mais l’été aussi, le céréalier trouve le temps de réseauter, sur sa moissonneuse-batteuse : « Il y a le guidage automatique, le tracteur conduit tout seul, donc on n’a plus à toucher le volant, donc qu’est-ce qu’on fait ? Et bien on tweete ». Enfin, quand il y a du réseau… La 3G n’est pas présente partout en campagne, la fibre n’en parlons pas. Parfois même il n’y a pas l’ADSL. « C’est la seule limite de l’agriculture connectée », déplore Rémi.

Sur la Toile, Rémi cultive aussi son versant militant, pour aller au-delà du cliché du paysan avec le béret et la chemise à carreaux, pour lutter contre cette image du « méchant céréalier qui pollue ». Il se souvient de son combat contre la Politique agricole commune de 1992, « une grosse pierre dans notre métier, qui a complètement changé après ça ». Avec les Jeunes agriculteurs, la branche jeune de la FNSEA, Rémi allait brûler des pneus devant les préfectures. « On brûlait même des drapeaux, on était vraiment fâchés… » A l’époque déjà, il s’était rendu compte que « la seule image de notre métier qu’avaient les habitants du village, c’est celle qu’ils voyaient à la télé ». Et l’agriculteur de raconter que lorsqu’il se rend dans les milieux « parisiens », il leur offre sur un plateau ce qu’ils ont envie d’entendre et de voir, chemise de bûcheron comprise – c’est l’uniforme de son personnage public et de son avatar sur Twitter.

«Bonjour, je suis un gros céréalier beauceron»

Une communication “de sniper”

Aujourd’hui, brûler des pneus ne lui ressemble plus. Il préfère une communication « de sniper », « sans grosse banderole FNSEA ou Confédération paysanne ». « Les réseaux sociaux et Internet sont beaucoup plus puissants, s’enthousiasme Rémi. On peut atteindre les médias, mais aussi les politiques, et essayer de faire passer des idées ou des alertes. Voyez les Bonnets rouges ! » Il a d’ailleurs rencontré Thierry Merret, l’un des leaders du mouvement, il y a un an au Salon de l’agriculture. On les avait présentés : « Tiens, tu connais Thierry ? Il est sur Twitter avec toi. » Six mois plus tard, il le voyait à la télévision.

« Quand on est céréalier, on a déjà un gros paquetage sur notre dos, on est dans le cliché maximum ». Alors ce pouvoir des réseaux, Rémi tâche de l’utiliser « pour démontrer qu’on a notre rôle dans la société, qu’on n’est pas les vilains petits canards de l’environnement, de l’économie agricole, même auprès d’agriculteurs d’autres secteurs ». Persuadé qu’aujourd’hui, le ministère de l’Agriculture prend davantage ses décisions pour des questions de communication que pour des questions de fond.

L’autre aspect des réseaux sociaux que Rémi chérit, ce sont les rencontres, « les personnes physiques qu’il y a derrière ». Son grand bonheur, c’est de croiser ceux qui n’étaient jusque là que des avatars, et de poursuivre une conversation entamée sur Twitter. « C’est toujours assez magique. On a l’impression de se connaître, d’avoir fait l’armée ensemble, d’être des vieux copains qui se retrouvent. » Et souvent, c’est sa taille qui étonne – « 1,93m, ça impressionne un petit peu ».

Ces nouveaux liens, il les juge « complémentaires ». Rémi pratique la chasse avec des voisins agriculteurs, « c’est aussi un moyen de pouvoir se rencontrer », tout comme les chambres d’agricultures, les coopératives, les groupements d’achat, etc. Mais avec les réseaux, on peut découvrir « des personnes qu’on ne rencontre jamais, élargir son cercle de connaissances ». Le dimanche précédent, Rémi apprenait une mauvaise nouvelle, un sujet sensible dans la profession : « le suicide d’un collègue qui était un peu sur Twitter mais qui avait surtout développé un gros site Internet. Il y a un peu d’émotion là-dedans, même si on le connaissait pas plus que ça, c’était quand même quelqu’un qui faisait partie de notre réseau ».

Jamais à court de clichés – « Et bien sûr, le paysan beauceron a un gros 4×4 » -, Rémi nous entraîne dans un passage en revue de chacune de ses parcelles. « Un tour de Beauce », comme il dit. Au volant de son tout-terrain, le grand céréalier égrène son désamour pour Nabilla, pour les microtrottoirs à la télévision, ou pour les conversations téléphoniques : « Quand j’appelle, j’ai toujours peur de déranger les gens, et quand ils m’appellent, ils me dérangent toujours ». Du blé à droite, des betteraves à gauche, le ciel de Beauce à 180° s’éclaire enfin. La chemise à carreaux du céréalier a maintenant disparu sous d’épaisses couches hivernales. Une chemise achetée en réalité pour interpréter…  un rôle d’agriculteur sur les planches. Comment ça, un paysan qui fait « du théâtre » ?