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Pierre

49 ans, 3 hectares 1/2 de terre, 92 likes

La maison se situe en haut de la grande rue, « passez devant la mairie, l’église, puis montez vers le haut du village ». A Corgoloin, à peine 1 000 habitants à 30 kilomètres au sud de Dijon, les panneaux indiquent « Sur la route des grands crus », la page Facebook du domaine Pierre Thibert précise « au coeur de la côte de nuits, nous exploitons en famille le domaine que nous avons créé ». Derrière la grille blanche, deux vieux yorkshires et un chat baptisé JO, parce que trouvé le jour de l’ouverture des Jeux de Londres.

Au fond de la cour bien encombrée, un hangar. Passé deux portes, on trouve Pierre Thibert, 49 ans, viticulteur, qui s’affaire depuis 8h30 avec sa femme et son fils. Ils mettent en bouteille du bourgogne rouge 2012. Cet après-midi, ils s’occuperont du côte de nuits village. En moyenne, le domaine produit 10 000 à 12 000 bouteilles par an. Mais cette année, parce que la récolte n’a pas été assez bonne pour embaucher un embouteilleur à domicile, ils mettent en bouteille à la main, « à l’ancienne », comme ils ne l’ont plus fait depuis dix ans.

Le père remplit les bouteilles, le fils les bouche, la mère les range. Une petite chaîne bien organisée, un bruit régulier, une cadence brisée de temps en temps lorsque que les bouteilles ne sont plus alignées ou que l’alcool ne s’écoule plus. Chapeau vissé sur la tête, Pierre se rend dans la cave attenante. Là, dans la pénombre, il ouille les tonneaux à l’aide de son drôle d’arrosoir : il rajoute en fait un peu de vin dans les barriques pour chasser l’air. « Lorsque je fais des photos dans la cave, je monte sur un petit tabouret, pour avoir un meilleur angle », précise-t-il. Une de ces photos que Thierry s’empressera ensuite de poster sur la page Facebook du domaine, qu’il tient avec la plus grande attention depuis maintenant trois ans. Comme lui, un tiers des viticulteurs utilise les réseaux sociaux, selon l’enquête BVA-TICAgri 2013.

«Il a l'air bien sympathique le pépère»

La petite famille vend la moitié de son vin au négoce, l’autre moitié directement aux particuliers, « à la propriété ». Et la page Facebook sert de vitrine. « Ça nous ramène des clients, parce que les gens qui viennent dans la région regardent sur Internet, et Google leur propose ma page Facebook. Ils voient la vie de l’exploitation, ils voient ma petite tête au milieu des vignes, ma cave, et ils se disent ‘oh ben, il a bien l’air sympathique le pépère’ et alors ils téléphonent, viennent passer un bon moment et repartent avec des bouteilles », explique-t-il. « La page Facebook, c’est une visite avant l’heure, pour leur donner envie de venir », ajoute-t-il. Elle informe aussi les clients en cas de rupture de stock.

Pierre se souvient de cette « dame belge » qui est venue avant les fêtes, elle passait par la Bourgogne et ils s’étaient envoyé des messages via Facebook. Elle est repartie avec quelques bouteilles. « Quand on connaît celui qui l’a fait, le vin est encore meilleur », estime Pierre qui improvise aussitôt une dégustation.

Ses clients adorent la page, « surtout les Belges  »assure-t-il ! Lui les adore en retour – « des bons vivants, des gens super sympas ». En Belgique, où le couple va régulièrement vendre ses bouteilles, on le reconnaît. On le surnomme même « l’homme au chapeau ». « T’es pas aussi ami avec des Japonais sur Facebook ? » interroge sa femme Aline, autour d’une saucisse de Morteau spécialement cuisinée pour la journaliste de passage. « Si, mais je ne comprends pas ce qu’ils écrivent. »

Pierre a démarré l’exploitation en 1989. Lui n’est pas « fils de », insiste-t-il. « C’est un beau métier, même s’il est dur. Je l’ai choisi, donc il faut montrer ce qui est beau. » Et c’est vrai qu’il aime les montrer, ses pieds de vigne. Sous toutes les coutures. Dès le printemps, Pierre va faire des photos pour les poster « en direct » sur sa page Facebook, quand le temps le permet.

«Je veux montrer que nos vendanges, c'est pas du cinéma»

La vie de l’exploitation défile sur la page Facebook gérée par le quasi-quinqua : la Saint-Vincent, les salons, les dégustations, le travail du vin, les vendanges… Et des vendanges « à la main », souligne Pierre. Les internautes voient ainsi « comment on fait le vin, pas industriel, vraiment artisanal ».

Pierre aime ses 3,5 hectares de parcelles disparates et ses bientôt neuf appellations. Le couple est propriétaire d’un peu moins de la moitié, en « ayant commencé sans rien » alors qu’à chaque étape, on me disait : « Ça ne marchera pas. » Pierre se souvient des cuves en bois des débuts, du pressoir qu’on lui avait donné, « c’était épique », dit-il. En Bourgogne, le foncier est terriblement cher, pourtant le couple aimerait avoir davantage de terres, pour leur fils.

« Ça fait plaisir d’avoir créé quelque chose et qu’il veuille continuer, mais il est encore jeune, et parfois, avec papa, c’est dur », résument les parents. Arthur, 18 ans, « ne sait même pas » s’il est abonné à la page Facebook du domaine mais, ce qui est sûr, c’est qu’il ne veut pas être sur les photos : « Quand on travaille, on n’est pas bien à son avantage, et moi, j’ai mes amis quand même, je ne veux pas qu’ils voient mes parents. Un peu de dignité ! » « Par contre, sur les foires, il se fait beau, embraye le père. Sur les photos, il faut qu’il soit parfait. »

Soigner ses photos, comme ses vignes

Au milieu de la mise en bouteille du jour, Arthur compare son père à Homer Simpson, le personnage de dessin animé, « parce qu’il tape son nom dans Google tous les matins avant d’aller au travail, comme lui »Et pendant que les bouteilles se remplissent, pas question de sortir le smartphone… « Ah non, pas pendant le travail ! » s’exclame le père. « Mais vous le verriez pendant les vendanges… », réplique le jeune, en racontant le jour où les vendangeurs avaient débordé de leur parcelle, par défaut de surveillance. « Ce n’était pas la faute à l’iPhone ! » balaye Pierre. Arthur s’inquiète aussi quand son geek de père note sur la page Facebook – qu’il doit donc bien regarder un peu – qu’il part à tel salon ou telle foire, craignant que cela donne des idées à des cambrioleurs.

Comme tous les ans, Pierre s’apprête justement à partir en cure à Amélie-les Bains pour soigner sa main gauche handicapée, les stigmates d’un temps où il travaillait seul, quand sa femme ne l’avait pas encore rejoint en Gaec, et quand, « mal équipé, il faisait tout à la main ». Lorsqu’il part comme ça, il prévoit toujours quelques photos d’avance, à poster à distance.

Au téléphone, avant notre venue, quand il pensait qu’il ferait assez beau pour tailler les ceps ce jour-là, il disait : « Je vous emmènerai voir ma femme et mon fils ramasser les rameaux dans les vignes. D’ordinaire, je n’y vais pas trop : comme je ne peux plus travailler la vigne, ça me fait de la peine d’y aller. » C’est lorsqu’il a moins pu s’occuper de ses côteaux que sa famille lui a justement offert un ordinateur. Depuis, il y a pris goût et est aujourd’hui « tout le temps avec sa tablette et son smartphone »à façonner l’image de ses vignes, à défaut de pouvoir en tailler le bois.