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Patricia

41 ans, 114 bêtes, 3 471 likes

La lumière de l’étable est à gauche en entrant. Il est 6h30. « Premier geste du matin », Patricia, bottes en caoutchouc et combinaison de travail, branche le vieux poste couvert de poussière accroché à un poteau en bois, les tubes d’NRJ viennent s’ajouter aux meuglements des vaches et au tintement de leurs chaînes. Et c’est parti pour deux heures de traite.

Il n’y a pas eu de vêlage pendant la nuit, Patricia Freyssac, 41 ans, éleveuse dans le Cantal, n’a donc rien à immortaliser avec son smartphone. Elle se concentre pleinement sur la chorégraphie de la traite qu’avec son mari, Christophe, ils répètent matin et soir. La veille, trois naissances dans la nuit – Violette, Dorian et Shella. « On se disait, dommage que vous ne soyez pas venue hier ».

Dans leur robe marron, les Salers – attention, insiste l’éleveuse, on ne prononce pas le « s » – sont calmes, bien alignées. Chacun son rôle : son mari distribue le foin pendant qu’elle nettoie, le chien-clown Eliot à ses basques. Ils ne sont plus beaucoup en France à traire les Salers comme eux le font. Une méthode « traditionnelle » où les vaches ont besoin de la présence du veau pour donner leur lait. C’est notamment pour ça, pour montrer cette activité devenue rare, que Patricia a lancé une page Facebook il y a cinq ans. C’est le réseau social le plus fréquenté par les agriculteurs : environ 14% y étaient inscrits en 2013.

Les gestes sont bienveillants, autant que la technique de traite est maternelle. En passant, Patricia a une caresse, une attention pour chaque vache. Elle a aussi une anecdote pour chacune. Sa préférée, Élégante, a par exemple remporté deux fois des concours au Salon de l’Agriculture.

Le plus gros du travail matinal est maintenant fait. Les griffes de traite ont été accrochées, utilisées puis nettoyées. Patricia peut sortir son téléphone et s’interroge – « Qu’est-ce que je vais leur faire ce matin ? » en pensant aux 3 471 fans de sa page Facebook qu’elle alimente matin, midi et soir. Et de cadrer Jordan, l’un des veaux chouchous du moment.

Mais Patricia peste contre les couleurs de la photo obtenue avec son téléphone. Sans parler de la qualité du réseau dans l’étable. Pour y remédier, cette passionnée de photo – et des concours agricoles – s’est aussi offert un appareil Wifi.

Souvent, elle revient dans l’étable plus tard dans la journée pour faire quelques clichés, quand il s’est produit un événement, une naissance par exemple, mais aussi quand il fait beau ou quand il neige. « C’est devenu une habitude pour moi. Tout ce qui se passe dans le troupeau, je le montre. » Sauf ce qui fait mal. Patricia n’est jamais là quand les bêtes « montent dans le camion » pour l’abattoir, refusant de voir leur regard.

L’agricultrice préfère le printemps, quand ses vaches sont au pré. Il lui arrive alors de les chevaucher. «Je fais un peu ce que je veux avec elles, elles ont l’habitude. Quand elles me voient arriver dans l’herbe, elles savent que c’est soit pour leur monter dessus, soit pour les embrasser, soit pour les photographier. » Et ce n’est pas la seule éleveuse à partager cette iconographie bovine sucrée à l’excès, avec force ♥ et ☺. De véritables autels dédiés aux bestiaux se multiplient sur Facebook, à la gloire d’Espérance, de Fanfan, d’Istar, etc.

Ses photos du matin en poche, Patricia traverse la petite route et rentre dans sa maison de Loudies, à environ 50 km d’Aurillac. Dans l’entrée, les trophées de ses laitières sont alignés, les murs affichent des Salers sous toutes les formes. Les enfants se lèvent, c’est l’heure de « casser la croûte » autour d’une grande table familiale. Dylan, 11 ans, a bien l’intention de rejoindre le Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun) de ses parents, comme Anthony, son grand frère de 20 ans. En attendant, pour le petit déjeuner, il profite du lait tout frais, à peine sorti des pis.

Une fois rassasiée, Patricia s’installe à son bureau et, méticuleuse, s’attaque à la maintenance de la page Facebook. Elle publie un de ses clichés matinaux et attend de le voir apparaître : « Il faut un peu de temps, on est dans le Cantal… », plaisante-t-elle. Cinq minutes plus tard, une vingtaine de likes. « Si je peux apporter un sourire à quelqu’un, c’est énorme ». Néanmoins, tous ses statuts ne reçoivent pas le même accueil. Dans le métier, il y a des règles. « Si je poste une photo avec une bête qui n’a pas de boucle (l’étiquette numérotée que l’éleveur doit poser dans les 48 heures suivant la naissance), on me le fait remarquer. Mais il faut leur laisser le temps de naître avant de mettre les boucles dans les oreilles, quand même ! »

Puis Patricia regarde les notifications et commentaires laissés depuis sa dernière connexion. « En faisant une page publique, je m’attendais à pas mal de critiques – vous savez, l’Homme critique facilement. Finalement non, les gens sont positifs et ils ont soif de savoir. J’aime beaucoup répondre à leurs questions ».

«Ce que je veux sur Facebook, c'est qu'on vive avec moi, sur l'élevage»

Ces rencontres virtuelles parfois se concrétisent dans la vie réelle. Récemment, une femme dont le mari est fan de sa page l’a contactée, pour offrir à celui-ci une visite de l’exploitation de Patricia. L’éleveuse l’a eu au téléphone, « j’ai senti quelqu’un de très heureux, très bouche bée. Je l’attends avec impatience ». Elle a aussi reçu un « coucou » (horloge), cadeau d’un de ses « fans » sur Facebook qu’elle a accroché au-dessus du bar de la cuisine.

«Dans l'agriculture, on a tendance à s'isoler»

Patricia cultive donc ces relations par statuts interposés. « Je retrouve des gens que je ne connais pas mais qui sont devenus vraiment mes amis virtuels, ils attendent tous les jours que je poste. Avoir quelqu’un qui se soucie de vous, c’est toujours sympathique. »

Car dans l’agriculture, « on a tendance à s’isoler », regrette Patricia. « Même ici. On est entourés, on a des voisins qui font d’autres races, mais on ne se voit pas plus qu’avec quelqu’un que je croiserais en allant chercher du pain. On a tendance à faire son travail et à rentrer chez soi. »

Sur son mur Facebook, Patricia partage également des liens, « sur les problèmes qu’il peut y avoir dans l’agriculture ». La veille, elle avait posté une pétition pour un agriculteur ruiné : « Pour essayer de l’aider, parce que je suis agricultrice avant tout, et mes collègues, pour moi, c’est important. C’est quelqu’un qui a fait au mieux, malheureusement il n’arrive pas à s’en sortir, parce que le lait est mal payé, les charges n’arrêtent pas d’augmenter… »

Commercialement, en tout cas, la page de Patricia n’est pas inutile : « Ça amène des clients potentiels de toutes parts. On vend maintenant plus hors du département, hors berceau, et aussi dans les pays étrangers. » Sur Facebook, par message privé, les clients intéressés peuvent lui demander si elle fait des embryons, ou si tel taureau ou telle vache est à vendre. Et Twitter alors ? Elle essaye mais n’accroche pas. Pas assez de retours à son goût.

«L'agricultrice avec le tablier, les joues rouges, le foulard sur la tête, aujourd'hui ce n'est plus ça»

Si Patricia aime partager son métier avec toutes sortes de gens, elle se réjouit de découvrir celui des autres, notamment des éleveurs d’autres races. « Parfois, je n’imaginais pas ça comme ça, donc je vois bien que moi aussi, je peux me faire de fausses idées ».

Des préjugés sur les agriculteurs, Patricia en connaît un paquet. Des « gens de la ville croient qu’on a encore les toilettes au fond du jardin », s’amuse-t-elle avec son mari, alors qu’elle-même est plutôt une fille « de la ville », éleveuse depuis près de quinze ans. « Le monde de l’agriculture a du mal à évoluer aux yeux de certains », ajoute-t-elle. « Grâce à certaines émissions télévisées, on voit des choses qui ne renvoient pas une belle image du monde agricole, de l’agriculteur. Donc j’essaie, à travers mes photos, de montrer que ce n’est pas pareil partout. » Contre le cliché du vieux paysan bourru, même si elle se qualifie avec plaisir de « paysanne », ce mot qui lui évoque la terre, le lait, « ce qui nourrit les gens », mais aussi les racines, les mains qui ont travaillé, le respect.

Enfin, c’est l’image dépassée des femmes dans le monde agricole que Patricia tient à corriger en postant son quotidien sur le réseau social. « Parce qu’on aurait tendance à les oublier », alors qu’elles représentent aujourd’hui 32% des agriculteurs et même 27% des chefs d’exploitations.

« L’agricultrice avec le tablier, les joues rouges, le foulard sur la tête, aujourd’hui, ce n’est plus ça, argue-t-elle. Certes, on a une combinaison, on est peut-être ébouriffées le matin, mais quand on a fini le travail, on se change ».

Éleveuse mais femme, c’est pour cela que Patricia prend la pose elle-même régulièrement sur ses photos Facebook, et rarement en tenue de travail, au contraire. Devant l’objectif, l’éleveuse n’hésite pas à dégainer l’artillerie girly : « On peut travailler dans la merde toute la journée, sans pour autant le devenir. »