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Hervé

56 ans, 140 bêtes, 2 032 followers

Il fait nuit noire, la pendule au-dessus de la table de la cuisine indique 5h30. Hervé Pillaud et sa femme Christine sont debout pour s’occuper de leurs quelque 140 bêtes, des vaches laitières et des génisses montbéliardes . Devant son bol de thé vert, l’éleveur de 56 ans est plongé dans son fil Twitter, sa tablette se reflète dans ses lunettes. Avant sa timeline, il a scruté le temps, sur l’écran. La météo est la première chose qu’il consulte le matin sur Internet. Mais il nous avait prévenu : «Le tout premier endroit d’où je tweete, vous ne pourrez pas y venir avec moi. »

Ageekulteur

Ce matin-là, son premier tweet est en fait un retweet de Christiane Lambert, de la FNSEA. La vice-présidente du syndicat des exploitants agricoles y commente le projet de loi d’avenir pour l’agriculture débattu début janvier à l’Assemblée nationale. « L’article me plaît, je l’ai partagé et, dans une heure, je suis convaincu qu’il sera repris par trois ou quatre personnes qui me suivent dès le matin, notamment des agriculteurs, explique-t-il. Les liens, les scoops, j’en ai tweeté quelques uns avant tout le monde. Je crois que ça participe aussi à ma réputation. » Hervé, avec ses 2 032 followers, se présente lui-même comme un « ageekulteur ».

Une fois sa revue de tweets effectuée – l’horloge indique maintenant 6 heures – direction l’étable, juste à côté de la maison. La ferme s’appelle La Pitardière, à une vingtaine de kilomètres de La Roche-sur-Yon en Vendée. Il pleut beaucoup en ce moment, c’est très boueux, Hervé s’en excuse presque. Il enfile ses bottes, sa combinaison de travail verte et range son smartphone dans une des poches à fermeture-éclair blanche. « C’est le premier outil de l’éleveur. Le second, c’est celui-ci, dit-il en sortant un opinel d’une autre poche. L’un est aussi utile que l’autre ». Hervé utilise aussi de nombreuses applications, notamment pour faire le suivi de ses cultures ou déclarer les mouvements des animaux. « On est une profession nomade, donc il faut des outils nomades », ajoute-t-il.

Sa femme s’affaire dans la salle de traite, une contrôleuse laitière est de passage ce matin-là. « Quand Apple fera un robot de traite, j’en aurai un », plaisante Hervé, regard malicieux, qui ne jure que par la marque à la pomme. L’éleveur se dirige vers le grand hangar aux murs de tôle, l’odeur pique le nez de qui n’y est pas habitué. Sous les néons, Hervé prépare les box avant le retour des animaux de la traite. Il retire d’abord les restes de paille mêlés de bouse et de purin, râcle le sol. Puis, avec son tracteur, il ramène de la paille toute fraîche et prépare enfin de quoi nourrir les animaux.

Au volant, Hervé pose son iPhone sur une petite tablette à droite, sur l’aile du tracteur, « comme ça, si j’ai une alerte, je la vois ». « Oui, je tweete aussi sur mon tracteur, dit-il. Il faut faire gaffe par moment, parce que ça reste une machine avec les dangers qui vont avec. Mais là, pendant que je râcle, il n’y a pas de danger. Je sais où sont les obstacles, donc  je peux y aller ». Le smartphone reste le plus souvent rangé, bien au chaud, pour ne pas risquer la casse. Il n’est encore jamais tombé dans le fumier. « N’allez pas me porter la poisse ! », s’amuse-t-il, évoquant les coques étanches spéciales pour agriculteurs.

C’est installé sur son engin, à l’aube, en plein champ, qu’il préfère partager ses émotions et ses photos. Hervé aime ces instants privilégiés où il décrit les hirondelles ou les cigognes, au printemps, qu’il immortalise avant de leur accoler le hastag #bonheurdepaysan.

«Allez voir les génisses dans la rosée très tôt, là il y a des choses à tweeter»

Souvent, Hervé s’arrête au milieu des allées de l’étable et regarde son smartphone. Souvent, ce qu’il y lit fait naître un sourire derrière sa moustache, et lui donne des airs de gamin devant un jouet. Il en profite parfois pour se prendre en photo, l’appareil à bout de bras, avec l’une de ses bêtes : un « felfie » (contraction de « farmer » et de « selfie », cette pratique des réseaux sociaux qui consiste à se photographier soi-même) qu’il poste systématiquement accompagné du hashtag #MoiÉleveur. Dans le champ de ses « felfies », ces jours-ci, l’oeil, l’oreille ou le museau de Julietta. Une fois toutes ses tâches matinales accomplies, Hervé passe prendre des nouvelles de ce petit dernier.

Ce veau est né il y a quelques jours, et ce sont les internautes qui l’ont baptisé. Hervé avait en effet demandé à ses « amis » Facebook des propositions de noms en J, puisque c’est la lettre correspondant à l’année 2014. Il en a obtenu toute une série.

« J’ai des noms pour faire baptiser tout ce qui va naître cette année ! » explique-t-il. C’est déjà ainsi, via Facebook, qu’un de ses veaux s’était retrouvé prénommé « Hashtag », en 2012. Une anecdote qui a participé de la notoriété de l’éleveur et fait des émules, un petit « Instagram » de robe blanche, né en décembre dernier chez un confrère.

« C’est marrant de faire comme ça », commente sa femme Christine, même si elle confie que, parfois, la passion de son homme est un peu envahissante : « Quand on est avec les animaux, quelques fois je grogne un peu, parce que ça peut être dangereux. »

«Prendre la parole pour éviter qu'on la prenne à notre place»

Hervé ne se contente pas de poster les photos de son veau. Il partage aussi la déclaration de l’animal : l’image des deux boucles réglementaires accrochées à ses oreilles ou de sa carte d’identité. Une manière pour lui de montrer la traçabilité de ses animaux, dans un souci de « transparence sanitaire ». « Faut mélanger du ludique et du sérieux, faut pas se prendre la tête », dit-il.

Si Hervé est devenu accro aux réseaux sociaux il y a quatre ans et se raconte sur une douzaine d’entre eux, il décrit son attrait pour le web comme bien plus ancien : « Comme éleveur, j’ai très très mal vécu la crise de l’ESB, l’encéphalopathie spongiforme bovine. Ce qu’on appelait la vache folle, entre 1996 et 2000. Se lever le matin pour aller voir les animaux avec l’envie de pleurer, parce qu’on nous traite d’empoisonneur, au bout d’un moment ça devient extrêmement dur pour un éleveur qui aime ses bêtes, on finit même par douter de ce que l’on fait. Et là je me suis dit que si on voulait une communication positive, montrer des belles choses – car nous fabriquons des belles choses – il fallait s’en emparer ». À partir de là, Hervé a établi sa règle d’or : « Si on ne veut pas que les autres racontent n’importe quoi sur nous, il faut le dire nous-même. »

« Les consommateurs ont de moins en moins de lien avec notre profession, poursuit-il. Le lien à la terre n’existe plus, ma génération avait toujours un parent ou un grand-père agriculteur ». Plus aujourd’hui : pour les gens, « le lait vient d’une boîte et pas forcément d’une vache ». D’où le besoin pour Hervé de montrer son métier, en démystifiant la profession. « Avec la malbouffe, on veut faire peur », dénonce-t-il. Alors pour lui, tweeter ces belles images d’hirondelles au printemps, c’est « une vraie vengeance » envers « tous ceux qui brocardent notre métier, qui n’ont pas la chance qu’on a ». Pas d’angélisme pour autant, tout n’est pas rose : « Un animal, si beau soit-il, même s’il est attendrissant, doit passer par la mort pour devenir un alimentIl faut donc savoir le dire », argue-t-il, s’inquiétant d’une société où ces notions-là auraient été oubliées.

Il y a deux périodes dans l’année où l’éleveur s’interdit de tweeter : quinze jours l’été et pendant les fêtes de fin d’année, pour profiter de sa famille. Alors qu’Hervé et sa femme sont la quatrième génération à se succéder dans la ferme, leurs deux fils de 26 et 28 ans ne reprendront pas l’exploitation. « On aurait pu communier ensemble par la profession, la vie a fait que ça ne s’est pas passé comme ça. On le fait ailleurs et c’est du bonheur. » L’ailleurs, c’est le digital, les réseaux sociaux, « c’est magique de partager ça avec eux ».

Les deux fils d’Hervé, l’un développeur, l’autre passionné de photo, travaillent dorénavant avec lui, au sein du site Internet Agri85. C’est là une des nombreuses activités de l’éleveur qui semble se démultiplier au cours d’une même journée. Hervé est vice-président de la FDSEA en Vendée, et le portail Agri85 a pour but de développer la présence du premier syndicat agricole sur la toile. À l’échelle nationale, la FNSEA a saisi le potentiel des réseaux sociaux pour assurer sa communication il y a deux ans. La fédération a depuis embauché une community manageuse, formé plus de 300 de ses membres et organisé un tweetapéro intitulé « Le tweet est dans le pré ». Statistiquement, on est pourtant loin du slogan : 2,3% des exploitants avaient en 2013 un compte sur Twitter, selon l’enquête BVA-TICAgri 2013.

Avec son cheptel d’abonnés sur le réseau social, Hervé fait donc figure de leader des twittos agricoles. Aujourd’hui, il est régulièrement sollicité pour des conférences sur le sujet – quand il ne les organise pas lui-même avec son association VendéeRS – et s’amuse à décrire la curiosité qu’il suscite lorsque, dans des réunions avec des pontes des réseaux sociaux, il est le seul paysan. Ou lorsque, lors d’un tweetapéro, il n’y a « qu’un seul paysan cinglé avec des cheveux blancs là-dedans, moi ». « Ce que j’aime dans les réseaux, c’est les contacts que ça crée dans la vraie vie, toutes les rencontres que j’ai faites ». Et dans des sphères souvent bien éloignées de la sienne.

Alors, éleveur ou twittos ? « Éleveur avant tout. Ce n’est pas un métier, c’est une vie, presque un sacerdoce. Je suis né avec des vaches, c’est ma vie. Quand j’ai connu mon épouse je lui ai dit qu’en m’épousant elle épousait aussi 40 maîtresses ». Et 2 032 followers ?